Ils ont quitté la Côte d’Ivoire pour étudier et travailler aux États-Unis, mais ont choisi de revenir.
La Côte d’Ivoire attire de plus en plus de jeunes talents de la diaspora. Face à un contexte économique dynamique et des opportunités en pleine expansion, ils choisissent de transformer leurs compétences acquises à l’étranger en projets locaux, devenant ainsi des acteurs clés du développement national.
Ils ont étudié, travaillé et construit des réseaux aux États-Unis, comme des milliers d’autres jeunes Ivoiriens de la diaspora. Mais contrairement au récit dominant d’une migration sans retour, ils ont fait le choix de rentrer. Aujourd’hui à la tête d’entreprises florissantes ou reconnus comme leaders d’opinion, ces jeunes incarnent une autre trajectoire migratoire, fondée sur le retour et l’engagement au pays. Leur parcours, mis en lumière lors de la récente campagne nationale de sensibilisation lancée par le gouvernement ivoirien en fin d’année 2025 à destination de la diaspora étudiante aux États-Unis, interroge les conditions dans lesquelles l’expérience migratoire peut devenir un véritable levier de développement pour la Côte d’Ivoire.
Du « rêve américain » à la réussite locale
Pour Goris Maxwell, fondateur de la chaîne de restaurants Texas Grillz, le retour en Côte d’Ivoire a été un choix stratégique mûrement réfléchi. Titulaire d’un baccalauréat et formé en sciences économiques et de gestion, il complète son parcours à l’étranger par une formation en programmation informatique. En 2010, il décide de rentrer au pays pour évaluer les opportunités existantes.
« J’ai découvert qu’il y avait beaucoup de choses qui n’existaient pas encore, notamment le street food tel que je l’avais vu aux États-Unis. Il n’y en avait pas ici. J’ai donc décidé de me lancer dans ce domaine pour voir ce que cela pouvait apporter », explique-t-il. Parti d’une simple table, son projet a progressivement pris de l’ampleur. Dix ans plus tard, Texas Grillz compte cinq restaurants à Abidjan, dans les communes de Cocody, Marcory et Yopougon. « Je conseille à tous ceux qui ont étudié à l’étranger de revenir et d’avoir une grande vision pour leur pays. La Côte d’Ivoire sait récompenser ceux qui osent », affirme-t-il.

Parti d’une simple table, Texas Grillz compte aujourd’hui 5 restaurants à Abidjan et emploie de nombreux jeunes Ivoiriens
Créatrice de contenu et présentatrice d’une émission à succès sur une chaîne de télévision ivoirienne, Inès Haidara, plus connue sous le pseudonyme Braising Girl, dit avoir été confrontée aux nombreux préjugés entourant le retour en Afrique. « Beaucoup pensent encore qu’on ne peut pas réussir en Afrique. Certains refusent de rentrer parce qu’ils ont fondé une famille à l’étranger ou parce qu’ils estiment qu’ils ne gagneront jamais ici ce qu’ils gagnent là-bas », observe-t-elle. Pourtant, son choix a été sans regret. « Revenir au pays a été la meilleure décision. Je n’ai jamais envisagé de rester définitivement aux États-Unis. Aujourd’hui, quand je fais le calcul, je gagne mieux en Côte d’Ivoire qu’aux États-Unis », confie-t-elle.
Même conviction chez Akouba Angola, directrice générale de la chaîne de restauration rapide Dabali Express. Après avoir réalisé son rêve d’étudier aux États-Unis grâce à l’obtention d’un visa étudiant de cinq ans, elle décide finalement de rentrer au pays. « Je me demandais quelle place je pouvais avoir aux États-Unis, un pays où les gens ont presque déjà tout réalisé, alors qu’en Côte d’Ivoire, il y a encore un vaste terrain pour entreprendre et innover », explique-t-elle.
De ce retour naît Dabali Express, présenté comme le premier fast-food à l’ivoirienne. « Nous avons innové à partir de ce qui existait déjà. J’ai pu me démarquer parce que j’étais en Côte d’Ivoire. Imaginez un produit Dabali Express aux États-Unis : ce serait comme une aiguille dans une botte de foin, alors qu’ici, il y a tellement d’opportunités pour briller », souligne-t-elle.

Akouba Angola, fondatrice de Dabali Express, a fait le pari de revenir en Côte d’Ivoire pour créer le premier fast-food à l’ivoirienne
Retour des talents : entre adhésion, doutes et attentes
Si certains jeunes Ivoiriens de la diaspora incarnent avec succès la dynamique du retour, cette orientation ne fait pas pour autant l’unanimité. Aux côtés des profils déjà cités, d’autres figures comme Mohamed Nour Diarrassouba, 26 ans, consultant en communication et chroniqueur très suivi sur une chaîne de télévision à forte audience, ou encore Ismaël Bakayoko, acteur du milieu sportif ayant contribué à l’implantation en Côte d’Ivoire d’une ligue professionnelle d’arts martiaux mixtes (MMA), discipline très populaire aux États-Unis, illustrent cette volonté de mettre leurs compétences au service du pays.
Mais pour une partie de l’opinion, l’appel au retour des talents soulève de nombreuses interrogations. Pour Aboubacar Chérif Zégbé, spécialiste en sciences sociales, la démarche mérite d’être mieux structurée. « Il faudrait d’abord créer les conditions pour les compétences locales avant de vouloir attirer celles de l’extérieur. Le transfert de compétences ne se fait pas par de simples messages de sensibilisation. C’est tout un projet qu’il va falloir mettre en place », estime-t-il, avant de s’interroger sur les garanties concrètes offertes aux candidats au retour : « Quelles sont les conditions prévues pour le retour des talents et compétences de nos compatriotes qui ont étudié et exercent à l’étranger ? Serez-vous en mesure de leur offrir les mêmes niveaux de rémunération, les mêmes avantages et les mêmes fonctions qu’ils occupent hors du pays ? »
Un point de vue partagé par Juvenile Koné, jeune leader de jeunesse basé en Côte d’Ivoire, qui dénonce un sentiment d’injustice chez de nombreux jeunes formés localement. « Vous demandez à la diaspora de revenir contribuer au développement du pays, mais dans le même temps, ceux qui sont déjà sur le terrain n’arrivent même pas à obtenir un simple stage », déplore-t-il. Selon lui, valoriser exclusivement les compétences formées à l’étranger revient à remettre en cause le système éducatif national. « Ces jeunes ont suivi une formation et acquis des compétences dans un système éducatif que vous-mêmes avez mis en place. Quelle est donc la différence entre eux et nous ? Si vous estimez que ceux formés localement n’ont pas les capacités nécessaires, cela revient à questionner la valeur même de nos écoles et universités », martèle-t-il, avant de conclure : « C’est l’hôpital qui se moque de la charité. »
Plus réservé, Béhi Mano, un jeune Ivoirien vivant aux États-Unis avec sa famille, adopte une position intermédiaire : « Je ne compte pas revenir au pays de sitôt. Je suis ici avec ma famille. Je n’exclus pas un investissement en Côte d’Ivoire un jour, mais m’installer définitivement, je ne pense pas que ce soit possible. Je préfère que mes enfants grandissent aux États-Unis », confie-t-il.
Face à ces critiques, le gouvernement tente de clarifier sa position. À l’issue d’un Conseil des ministres, le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, Amadou Coulibaly, a rappelé l’esprit de la campagne. « Cette initiative joue sur le patriotisme de nos étudiants. L’État investit en vous ; il est donc normal que vous puissiez restituer à l’État ce qu’il a investi en vous. Nous sommes des pays en construction ; nous ne pouvons pas former nos cadres pour qu’ils aillent servir des pays déjà développés », a-t-il expliqué.
Selon lui, la campagne ne vise pas à contraindre, mais à éveiller les consciences. « Il s’agit simplement de sensibilisation. La responsabilité est personnelle : chacun est libre de privilégier ses avantages individuels à l’étranger ou de décider de se mettre au service de son pays. Certains sont déjà revenus en acceptant de gagner moins, et ce sont des exemples à saluer », a-t-il ajouté.
La Côte d’Ivoire, une terre d’opportunités en construction
Au-delà des parcours individuels de jeunes talents revenus au pays, des indicateurs macroéconomiques récents confirment que la Côte d’Ivoire se positionne comme une économie dynamique et porteuse d’opportunités, tant pour les investisseurs que pour les compétences nationales et diasporiques.
Selon les projections de la Banque mondiale, la croissance économique ivoirienne devrait atteindre environ 6,2 % en 2025, après 6,1 % en 2024, avant de se maintenir autour de 6,4 % en moyenne entre 2026 et 2027. Cette performance est soutenue par la vigueur de secteurs clés tels que les hydrocarbures, les mines et les services, ainsi que par une résilience structurelle face aux chocs économiques mondiaux. La Banque mondiale accompagne également cette dynamique à travers des appuis financiers significatifs, destinés à renforcer l’investissement public et privé, améliorer l’accès à l’éducation et à la santé, et soutenir l’innovation.
De son côté, la Banque africaine de développement (BAD) classe la Côte d’Ivoire parmi les économies les plus dynamiques d’Afrique de l’Ouest. Dans ses Perspectives économiques en Afrique, elle met en évidence une croissance soutenue sur plus d’une décennie, une stabilité macroéconomique relative et le rôle croissant d’Abidjan comme hub économique et financier régional. La BAD souligne également les investissements réalisés dans les infrastructures structurantes, notamment les routes, les ports et l’énergie, ainsi que les réformes visant à améliorer le climat des affaires, en particulier en faveur des PME et des startups. Autant d’éléments qui renforcent l’attractivité du pays pour les talents locaux et ceux de la diaspora.
Le retour des talents ivoiriens illustre que la migration peut devenir un véritable levier de développement lorsque vision, engagement et opportunités se rencontrent. Entre parcours inspirants, débats sur les conditions de retour et un contexte économique favorable, la Côte d’Ivoire apparaît comme une terre de promesses pour ceux qui souhaitent entreprendre et contribuer à la construction du pays. La diaspora, consciente de ces opportunités, peut ainsi jouer un rôle clé dans la transformation du pays, tout en inspirant les jeunes générations à croire en l’avenir de leur nation. Plus qu’un simple retour, c’est un pari sur le potentiel ivoirien que ces jeunes choisissent d’assumer — un pari qui pourrait dessiner l’avenir économique et social de la Côte d’Ivoire.
Gael ZOZORO
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