« Arrache-lui le téléphone »







Kobenan Kouassi Adjoumani a livré au monde entier, ce week-end à Paris, une image terne de la Côte d’Ivoire en matière de liberté d’expression.

C’était le buzz de la fin du week-end. Dans une vidéo qui a rapidement fait le tour de la toile hier, l’on entend le ministre ivoirien de l’Agriculture et du développement rural intimer l’ordre à un de ses proches d’arracher le téléphone d’un cyberactiviste ivoirien qui l’a accosté dans une rue de Paris. « Monsieur le ministre Adjoumani. Ça va ? Vous êtes fier quand vous êtes ici pendant que vous emprisonnez nos députés en Côte d’Ivoire ? Vous êtes fier quand vous êtes dans un pays démocratique ? », a interrogé Ibrahim Soumahoro plus connu sur les réseaux sociaux sous le pseudo de   ‘’Soumahoro Ibra Colonel’’. Pour toute réponse, l’officiel ivoirien présent à Paris dans le cadre du Salon de l’Agriculture demandera que le téléphone portable de son interlocuteur, qui filmait la scène en direct sur Facebook, lui soit retiré. « Il faut lui arracher le téléphone », a martelé le ministre s’adressant à sa suite. Un réflexe des plus déshonorants pour l’image de la Côte d’Ivoire. Cette réaction peut aussi donner au reste du monde un aperçu de la perception des questions de liberté d’expression par le Rhdp, par le parti au pouvoir en Côte d’Ivoire dont Adjoumani est le porte-parole principal.  En effet, sa réaction démontre que face à la critique, le réflexe des dirigeants ivoiriens, c’est chercher à faire taire tout de suite celui qu’ils ne veulent pas entendre. Ce qui laisse imaginer que si cette scène s’était produite dans une rue d’Abidjan, Soumahoro Ibra serait à cette heure derrière les barreaux. La garde du ministre l’aurait interpelé immédiatement pour le remettre aux mains de la police. Et pour que son sort serve d’avertissement à quiconque serait tenté d’imiter son acte, le procureur de la République aurait été actionné pour trouver rapidement un chef d’accusation. Dans un procès expéditif, un juge aurait trouvé des raisons de le déclarer coupable d’un délit, et il aurait été jeté à la Maca, comme ce fut le cas de Kouassi Richard. Le 11 novembre 2011, lors d’un match Côte d’Ivoire-Maroc comptant pour la qualification au Mondial 2018 de football, ce jeune homme avait eu l’audace de se présenter sur la pelouse du stade Houphouet Boigny plein de monde, avec une banderole portant l’inscription : « Libérez Gbagbo ». Il a été arrêté par la police. Jugé pour « trouble à l’ordre public », il a été condamné à 15 jours de prison ferme.

Ce type d’atteintes à la liberté d’expression sont légion. On peut citer les interdictions de manifestations publiques par la voie officielle ou par des voies détournées. On peut aussi citer la condamnation du député de Fresco en 2018 à un an de prison ferme et 300 000 F d’amende pour un tweet. Cette publication d’Alain Lobognon révélait un projet d’arrestation d’un de ses collègues, le député-maire du Plateau Jacques Ehouo...

Autre exemple, en juillet dernier, l’opposant Bamba Moriféré a été convoqué par la justice après avoir pris la parole lors d’un meeting à Anono. Avant d’être convoqué, il a échappé à deux tentatives d’enlèvement par des agents de police en cagoule qui ont parfois fait irruption à son domicile nuitamment.

Tout cela se passe dans un pays dont la Constitution, dès son préambule, proclame pourtant la liberté d’expression, et les libertés publiques comme des droits sacrés de chaque citoyen. Pareil pour la « tolérance politique, ethnique, religieuse…qui constituent des éléments fondamentaux du pluralisme concourant à la consolidation de notre unité ». Malheureusement, entre le texte fondamental et la gouvernance actuelle qui semble reposer sur la pensée unique, le fossé est grand. Qu’est-ce qui empêchait le ministre Adjoumani d’avoir la même réaction que le Président français interpellé dans des circonstances similaires ce week-end en marge du même évènement par un cyberactiviste camerounais ? Interrogé sur l’emprisonnent d’opposants politiques au Pays de Paul Biya, Emmanuel Macron, qui était pourtant loin de ce cyberactiviste, s’est frayé un chemin dans la foule de gardes et de curieux, pour se rapprocher de lui. Calmement, il a répondu aux préoccupations de son interlocuteur, avant de le confier à un membre de son staff pour un suivi du dossier soumis par l’intervenant.

La scène a été filmée jusqu’au bout par de nombreux témoins sans le moindre accroc.  Voici la réaction du Président d’une Nation qui compte parmi les dix premières puissances mondiales. Un simple ministre d’un pays sous-développé a quant à lui choisi de faire « arracher le téléphone » de son concitoyen, au lieu de répondre à la question très pertinente qu’il lui a posée. Ça, c’est la liberté d’expression version Côte d’Ivoire.

Cissé Sindou

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