Une Nation ivoirienne encore à construire







Les graves propos tenus récemment par Lida Kouassi et autres ont le mérite de rappeler aux Ivoiriens, à commencer par les dirigeants, qu’il n’existe plus réellement de Nation ivoirienne. 

Les propos à caractère tribal tenus par certains candidats lors de la récente campagne des législatives, ont montré le repli ethnique, religieux ou régionaliste qui caractérise la société ivoirienne. Des propos à condamner. Des propos que nous condamnons. Mais après les avoir condamnés, une analyse lucide et responsable s’impose. Car, si par démagogie ou même par conviction, un universitaire comme Lida Kouassi a pu déclarer que les représentants de Lakota à l’Assemblée nationale doivent être obligatoirement des cadres Dida, c’est qu’il sait que des électeurs peuvent être réceptifs à ce genre de message. Les acclamations qui ont accompagné son discours pendant son intervention, puis les 2219 voix qu’il a obtenues selon les résultats proclamés par la CEI, en sont une preuve. Ensuite, quand l’on apprend auprès d’habitants de cette ville qui compte une forte communauté malinké, que la victoire de Kouyaté Abdoulaye le député sortant, avec 5626 voix, est le fruit d’une mobilisation inattendue des Malinké de Lakota pour venger, dans les urnes, leur « frère » Kouyaté publiquement stigmatisé par son adversaire, il faut davantage s’inquiéter. C’est, en effet, le signe d’un clivage social à Lakota où une profonde rancœur est certainement née entre Dida et Malinké. Ce tableau est en miniature ce qu’est réellement le tissu social dans toute la Côte d’Ivoire. 

Dix ans après la fin de la crise qui avait coupé le pays en deux, physiquement comme sociologiquement, les Ivoiriens sont loin d’être réconciliés. Ce pays est loin d’être redevenu cette Nation qu’avait réussi à construire le Père de l’Indépendance Félix Houphouët Boigny. A savoir, cette Côte d’Ivoire où le l’instituteur originaire de Gagnoa et en poste à Ouangolodougou se sentait chez lui en Côte d’Ivoire. Le Senoufo de Korhogo, cadre de l’administration publique à Grand-Lahou, se sentait également chez lui en Côte d’Ivoire, pour ne citer que ces exemples. Elle n’existe plus cette Côte d’Ivoire où un citoyen nommé Thiam ou Sawadogo pouvait être ministre sans que l’on s’interroge sur sa nationalité ivoirienne. Où le maire d’Adjamé pouvait s’appeler Dembélé Lassina, et celui de Yopougon Doukouré Moustapha, sans que personne ne demande l’origine de ces élus.  

La déchirure actuelle est partie de l’avènement du multipartisme dans les années 1990. Les partis politiques créés sont vite devenus des « entités tribales », chose que Houphouët Boigny a longtemps redoutée en imposant le parti unique qui était à ses yeux le gage de la stabilité indispensable au développement. 

Il y a eu ensuite cette succession de crises depuis 1999, qui ont laissé chacune, des rancœurs. 

La catégorisation des citoyens exploitée par des dirigeants politiques, symbolisée par l’exclusion d’Alassane Ouattara des élections présentielle et législative de 2000 pour nationalité douteuse, le massacre de ses partisans majoritairement des nordistes qui se sont solidairement sentis victimes de ce déni de citoyenneté, la rébellion armée qui a éclaté en 2002, la crise postélectorale de 2010-2011, la crise électorale de 2020, ont tour à tour engendré, puis exacerbé le repli identitaire et la dislocation de la Nation. Une Nation dont la reconstruction passe nécessairement par la fin des injustices sociales, et surtout l’instrumentalisation des institutions de l’Etat pour exclure. 

Cissé Sindou 

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